L’exigence du pair sur les chemins des Communs — part 1

L’exigence du pair sur les chemins des Communs — part 1

- 15 mins

Aux travers de marches ici et là, dans les limbes d’un nomadisme à temps plein et par le croisement de collaborations dans des univers congruents, j’expérimente et je m’interroge sur les dispositifs de gestion collective de biens matériels ou immatériels.

Je vois invite ici à plonger dans les petites choses des rapports pair à pair qui font les grands changements en sillonnant deux interrogations. Partant d’un partage de vécu, je souhaite donner matière à mieux comprendre et à travailler les mécanismes pair à pair.

Depuis la tentative de compréhension des systèmes complexes jusqu’aux rapports pair à pair, j’observe des manifestions ordinaires du quotidien qui deviennent des objets d’interrogations faisant jaillir des sources d’hypothèses. L’ une de ces considérations est la montée en maturité du modèle post-capitaliste en pair à pair qui prend substance au cœur de ce système capitaliste refusant, lui, de mourir. Un nouveau paradigme qui se développe alors que l’ancien système en fait usage. Je me pose alors deux questions

Mais avant toute prose je tiens à préciser le medium utilisé pour ces choses:

Le texte écrit souffre de 3 maux congénitaux : d’abord, il est figé et “à qui lui adresse la parole, c’est une chose unique qu’il se contente de signifier,la même une fois pour toutes”; ensuite une fois publié le texte mène sa propre existence et s’adresse de la même façon à tous, quelle que soit leur compétence ; enfin, laissé à lui-même, il est incapable, en l’absence de son auteur, de se défendre et de répondre à ses adversaires.” -Socrate cité par Platon (Phèdre)-

Bords et contexte

L’émerveillement d’un souffle sur les aigrettes de pissenlit ou le magnifique ordinaire de l’activité des fourmis sur le sol, pour un envol de l’imaginaire et un poids des questions nous gagnent sans difficulté. Les phénomènes qui nous entourent emportent facilement notre attention. Animés par la curiosité, les scientifiques cherchent à comprendre la logique dissimulée, ils visent la performance de les reproduire puis leur anticipation et enfin la maîtrise de ces phénomènes. Les artistes s’imprègnent de ces expressions pour parler aux émotions des foules, pour instiguer des réactions, des réflexions. L’explosion des internets a propulsé de manière phénoménale, comme une explosion de biodiversité, l’apparition de nouvelles manières d’apprendre, d’enseigner, de lire, d’écrire, à la transformation profonde de notre “écologie cognitive” (c.a.d. l’ensemble de notre environnement socio-cognitif, de nos modes de pensée, d’apprentissage…). Ces différents composants sont, avec d’autres, les bords d’un accélérateur à particules de l’innovation.

L’espace et le temps fusionnés dans une vie où les éléments se collisionnent à très haute vitesse créant des étincelles éphémères et de puissants rais de lumière ; la connaissance liquide joue les comburants et les expériences de la multitude se muent en carburant. Une énergie d’activation, de l’oxygène et une essence humaine pour entretenir un incendie : le changement de société.

Dans ce large cyclotron les incertitudes et les interpellations ne sont pas rares.

Après une nouvelle salve de 40 jours nomades un peu mouvementés entre Rennes, Nantes, Paris, Auray, Tregunc (en Finistère) ou encore Rostrenen (en centre Bretagne), voici des phénomènes ordinaires du quotidien au milieu des échanges humains dont je tiens à partager à chaud les interrogations qui me hantent.

Volonté et capacité d’être Pair

L’ élégie d’un monde qui se refuse à partir produit tant de bruit qu’il en devient parfois insupportable à écouter. Expression d’une souffrance vécue et d’un deuil arrivant tout autour d’un autre monde naissant, que de brou-ha et de complaintes qui viennent ajouter pollutions sonores sur l’amas des autres faits de mazoutage. Pourtant il serait pensée trop facile, fainéantise intellectuelle, de ne considérer uniquement le monde que l’on voudrait voir prépondérant. Ignorer l’autre coté mourant par désir de dépassement de la tragédie des communs et d’un système pair à pair ne mènerait qu’à une hémiplégie de pensée. Surtout que ce bruit sourd ambiant contraint la mise en capacité individuelle et donc le rapport entre pairs. Il faut bien commencer par soi dans de bonnes dispositions pour espérer échanger sur un pied d’égalité. Il est effectivement difficile de se concentrer à l’œuvre d’un tango sur les bords d’un chantier de démolition. Et peut être que finalement, entre les acteurs, volontaires ou involontaires, d’un monde capitaliste à bout de souffle et les acteurs de nouveaux paradigmes, il y a des besoins communs.

«La production entre pairs est toujours une collaboration autour d’un objectif commun.» Michel Bauwens

Un nouveau modèle de production fondé sur des relations égalitaires émerge, c’est le modèle pair à pair. Une économie collaborative grandit là où Internet et ses réseaux favorisent la création collective en débordant les organisations traditionnelles. Cela contribue ainsi à l’enrichissement collectif. Les brevets avaient créé des barrières autour des connaissances humaines, le pair à pair est une nouvelle structure sociale qui inverse le paradigme.

La production entre pairs reflète un glissement de la motivation extrinsèque vers la motivation intrinsèque celle-ci ne devant pas être confondue avec l’altruisme car, dans la production entre pair, la recherche de l’intérêt personnel coïncide avec l’intérêt commun. En contribuant, par exemple, à Wikipédia vous contribuez à un bien commun quelle que soit votre motivation.Théorie du pair à pair en bref par Solange St-Pierre

Il y existe des difficultés, à être soi même dans de bonnes conditions d’expression de volonté d’être pair, pour passer à l’action d’une collaboration sur un objectif commun. Des frictions dans les rouages, provenant du soi et de l’environnement bruyant, ralentissent ou grippent le processus et peuvent le faire échouer, temporairement du moins avant nouvelle tentative. Pour tendre vers une exigence confortable, une membrane de confiance doit être tissée comme un fragile et perméable derme dans le système. Pierre-Alexandre Klein me parlait de la vulnérabilité qu’il doit être possible d’exprimer pour une personne afin d’engager ces processus pair à pair. Je trouve cette considération très importante dans les mécanismes de collaboration. Cela rejoint le fait que le droit à l’erreur est inaliénable dans ces processus de collaboration pair à pair ansi que c’est dans la confrontant à sa propre zone d’ignorance que l’on apprend réellement.

J’ai la responsabilité de dire que je ne sais pas, autrui à la responsabilité de l’accepter

La sollicitation des affinités depuis le soi pour atteindre le nous

J’étais à Nantes à la mi septembre pour quelques jours de vie commune et travail en coworking avec Thomas Wollf de Multibao.org et Maxime Lathuilère le créateur de inventaire.io.

Je travaillais sur le projet Build Your Own Device for Infra Terrestrial. Une collone de Winogradsky dont l’activité bactérienne éclaire des lignes de Led (énergie alternative et propre). Un dispositif passant par Etherum pour échanger des contrats pair à pair de données avec flora robotica, plantoïd et d’autres ByodIT.

Cadre et environnement de travail idylliques et valeurs communes partagées facilitaient les échanges et les projections, d’autant plus que nous nous connaissions assez bien personnellement et professionnellement pour atteindre des niveaux de confiance assez élevé.

La façon dont nos pensées, nos sentiments et nos comportements sont influencés par la présence réelle, imaginaire ou implicite des autres ne posait pas d’entrave à la collaboration en pair pair. Une psychologie sociale me permettait de m’exprimer et de m’épanouir librement sans effort ni exigence contre nature à fournir sur moi-même.

Par exemple, les principes que nous partagions en valeur commune de Resource-based view(Théorie du management par les ressources) , des pratiques collaboratives apprenantes ou encore le learning by doing avec un droit à l’erreur inaliénable, permettaient des échanges de savoir-faire et des dialogues sans entraves plaintives ou réflexes quasi reptiliens de retour à des fonctionnements toxiques de l’ancien modèle “capitaliste”.

En bref, les rapports étaient ouverts, visibles, transversaux et horizontaux, transparents pour tous, sauf objection exprimée clairement, alors que, dans les organisations traditionnelles, tout est secret, citadelle ou silo et hiérarchie pyramidale, sauf exception. Nous avions, lors de ces jours nantais, un “nous” limpide qui ne subordonnait pas le “je”. Cela offre une symphonie douce et harmonieuse, une sérénité démultipliant les champs des possibles de l’ordinaire et de l’innovation.

« Je reste conscient du fait qu’il est fort possible que, formulant cette hypothèse, nous restions encore prisonnier d’une image […] tout bien pesé, je ne doute pas qu’il s’agisse encore d’une image, mais d’une image telle et si essentielle qu’elle nous englobe et nous contient. » Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient 1916/1934

Quelques jours jours plus tard, nous étions à Auray dans le Morbihan avec Maxime pour l’inauguration d’un FabLab, La FABrique du Loch. Il m’avait été demandé de préparer et d’animer un demi-journée de travail en pair à pair avec différents acteurs, venus de Loire Atlantique et de Bretagne, sur la collaboration entre les FabLabs puis sur la coopération entre les FabLabs et les entreprises du territoire local (voir : Amorcer des collaborations entre des organes d’innovation).

Deux jours après cette inauguration, nous nous rendions à Trégunc pour un festival de musique où nous participions à des tables rondes sur le deep et dark web pour Maxime et sur le Biomimétisme pour moi.

Les premières personnes proches retrouvées dans ce Finistère me trouvaient fatigué et préoccupé. A juste titre, car si ce n’était pas la charge de travail qui m’avait usé à Auray, c’était bien plus les conditions d’empathie et les difficultés du soi dans les bonnes conditions d’expression. Je me doutais des gaps à franchir face à un groupe hétérogène dont presque tous les participants verbalisaient une volonté de collaboration, d’open source, d’horizontalité et de légitimité de l’innovation d’organisation et de production. Mais les actions de certains ne corrèlent pas avec le discours affiché. Soit par décalage de temporalité entre le politique et la pratique qui pourra être rattrapé, soit par pure dévotion au surcyclage des éléments de langage qu’il est plus difficile à modifier. La séance de travail ne fut pas un échec, cependant je m’en exigeais plus de réussite au passage à l’engagement via les faits par les participants. Certain me dirait que l’on ne fait pousser les arbres en tirant dessus.

Les frottements vécus dans les interstices entre ces deux modèles fatiguent. Demandez le ressenti des personnes travaillant à catalyser ces changements de paradigmes pour vérifier leurs états d’âmes et d’usures. Frustré et un peu déçu de ne pas avoir apporté pleine action par le “Faire ensemble” aux personnes les plus engagées dans le processus à Auray, je me mis à douter du “je” en tant que pair dans un système d’échange et même de la validité du “nous”.

Un doute empirique dans une volonté de production collaborative autour d’un objectif commun émergeant au milieu d’un ancien modèle ? Il y avait des personnes qui ne pouvait pas être un “soi” épanoui dans de bonnes conditions d’expression de volonté d’être pair. Il y avait paradigme de fonctionnement qui s’accrochait à ses derniers souffles braillards. Le tout raisonnant dans un creux qui parait parfois si profond.

Je n’avais pas réussi à installer un “nous” limpide qui ne subordonnait pas le “je”. Ou pas assez pour convenir aux espérances.

Sur le coup de cette expérience, je rongeais mon frein sur le “comment” cela n’a complètement fonctionné pour amorcer une collaboration pair à pair effective entre ces différents acteurs d’un territoire grand ouest. Je prends le chemin d’explorer aujourd’hui le pourquoi à toute fin d’amélioration individuelle et collective et dans une optique de partage.

Pour ne pas troubler ce qui a été vécu, au delà de la complexité du travail, j’ai passé des moments de vie honnêtement superbes avec des rapports humains sincères et touchants lors de ces deux jours dans le Morbihan.

La zone de tectonique

(dérivé du grec ancien τεκτονικός / tektonikós « de construction »)

C’est dans le fossé de besoin de références qui se font ressentir les plus exigeantes sollicitations des affinités depuis le “soi” pour atteindre le “nous”. Autrement dit, c’est en atteignant une qualité élevée de sa propre condition et des ses propres compétences que l’on tend vers une équipotentialité qui permettra le pair à pair.

Pas obligatoirement vers le haut, par exemple comment (et aussi pourquoi) je pourrais devenir un potentiel égal face à Jean-Louis Fréchin pour travailler en pair à pair ? Mais aussi par l’horizontal par le comment (et toujours apr le pourquoi) je mets à équipotentialité d’un.e apprenant.e dans les modèles open source pour lui transmettre mes savoir-faire.

Ceci est renforcé par l’apparition de nouvelles manières d’apprendre et de partager des savoirs, d’enseigner, de lire, d’écrire, jusqu’à la transformation profonde de notre “écologie cognitive”

Quelques part dans ces itérations, la connaissance liquide se construit en pair à pair.

Dans ces univers peer to peer et dans les autres, nous savons comment conduire un projet, coder un programme, fabriquer un artefact, design d’un service ou un objet ou construire un meuble, développer une argumentation. Nous pratiquons nos métiers dont nous connaissons les ficelles parfois avec excellence, nous sommes également équipés de toute l’instruction et de l’accès à l’information (par internet) nécessaire à ces exercices. Alors sommes-nous bien conscients de l’exigence des ses savoirs ? Bien que nous sachions quelques choses nous ignorons parfois l’essentiel. Nous ignorons tout simplement l’objet de nos savoirs : ““Nous savons faire mais nous ne savons pas ce que nous faisons -Socrate

Nous oublions trop souvent de cultiver notre curiosité sur les phénomènes dont l’occurrence entre “nous” parasitent ou facilitent l’objet de nos savoirs. Nous occultons la phase de déconstruction de ces phénomènes et cela nous empêche de concevoir une culture commune qui n’entraverait pas le “je”.

De l’exigence à pratiquer sur soi pour être en capacité de pair, il nous tient la responsabilité de déconstruire notre imaginaire, et donc de nos rapports aux phénomènes, pour jardiner une culture commune mieux adaptée aux enjeux actuels. Il s’en exprimera un langage utile et non dévoyé qui facilitera des pratiques et des dispositifs de gestion collective de biens matériels ou immatériels. Ce que J M Harribey appelle une construction sociale et que David Bollier renforce par « que les communs ne sont pas juste une ressource. C’est une ressource plus une communauté, plus ses protocoles sociaux et ses valeurs pour gérer les ressources partagées. Les communs sont un paradigme socio-économique. C’est un système social pour la coproduction et la co-gouvernance

Continuer le chemin

Pendant ces 40 jours de rentrée, je ne me suis pas arrêté là dans les itinérances physiques et les collaborations entre différentes tribus. Cultures makers, écologistes, bibliothèques, Do It Yoursel Biology, développeurs et les internets… J’ai encore quelques observations de frottements quotidiens et des interrogations sur le modèle pair à pair à partager. Je dois aussi aborder le sujet des apparences des voies vers les biens partagés et entretenus par les membres d’une même communauté.

Cela sera dans le prochain “L’exigence du pair sur les chemins des Communs — part 2” entre Nantes, Paris, Rennes et Rostrenen avec du biomimétisme, du Hacking Travail Anarchie, de l’écologie et des médiathèques.

En attendant de vous écrire puis de répartir sur le route en novembre, je retourne à la récolte de latex par la racine des pissenlits dans les champs perdus. Pour maîtriser des phénomènes qui m’entourent, chercher à comprendre d’autres systèmes complexes que ceux des humains, afin de produire du caoutchouc de manière souhaitable et durable. Mais au finale la simplexité de l’ingéniosité de la nature est comparable à celle des humains.

J’aime à apprendre, vois-tu. Cela étant, la campagne et les arbres ne consentent pas à rien m’apprendre, mais bien les hommes de la ville” Socrate cité par Platon (Phèdre)

Tips for natural rubber from dandelion :
2-methylbuta-1,3-diene [with the chemical formula (C5H8)n] + S 
// to about 140°C

Merci à toutes les personnes qui soutiennent les efforts par leurs dons


Xavier Coadic

Xavier Coadic

Human Collider

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