OCNI #2 Objet de Consensus Non Identifié - Consensus et Consentement

- 14 mins

Suite à un premier texte de réflexion et recherche autour du consensus comme base de gouvernance un peu anarchique, puis une MasterClass sur les communautés à Lyon par Yann Heurtaux et enfin une proposition de débat sur consensus et consentement par Florence le Nuzlec, voici quelques apports à cette réflexion collective sur l’OCNI

Screaming for Freedom by Ashley.adcox license CC BY-NC-ND

Consensus

Le consensus semble ne pouvoir fonctionner qu’entre contributeurs raisonnables qui tentent de travailler ensemble en bonne confiance. Dans ce processus collaboratif, ils s’attachent à décrire de manière correcte et appropriée tous les points de vue pertinents sur un sujet proposé. C’est le principe de dialogue.

Nous avions d’ailleurs travaillé cette articulation avec le Biome HackLab et l’appui de nombreuses personnes dont Samuel Bosson, Arthur Masson Mathieu Brient pour la résumer ainsi :

Postulat de départ pour gouvernance par consensus :

Julien Lecaille : “la contribution aux communs peut prendre plusieurs formes : en temps, en argent, un investissement (quel qu’il soit) régulier et suivi, ou un une participation ponctuelle… De même, la contribution peut être perçue comme une activité annexe ou principale. Finalement : à quel moment et pour quel type de contribution devient-on “contributeur” ?

Consensus est un mot latin qui signifie « accord », au sens de « sentiment commun » L’opinion collective n’est pas un consensus, mais une opinion reçue, un alignement sur une orthodoxie. “Consentio”, « consentir », est en latin le passé simple de “Consensus”. Si les mots expriment souvent des concepts, il y a ici une sémantique à ne pas négliger et donc à appronfondir.

La recherche du consensus permet d’éviter que la majorité impose ses décisions à la minorité, puisque le veto permet à chacun de refuser une solution qui ne lui convient vraiment pas.

“Le consensus a pour finalité d’éliminer le conflit.” Dr en philosophie Christophe Pacific

Retour littéraire, historique et théorique sur la gouvernance

Fable de la Fontaine

La fable de La Fontaine, « Le Meunier, son Fils et l’Âne », cherche à démontrer que les décisions peuvent ne pas tenir longtemps du fait de l’inconséquence et de l’irrésolution personnelle d’un décideur.

Cette fable a une longue généalogie. Elle est, par exemple dans Ésope, dans le recueil de Camérarius. Elle est dans le Comte Lucanor de l’Espagnol don Juan Manuel, avec une variante. Elle est dans les facéties de Pogge. Elle est la dernière du recueil latin de Faërno. Le meunier, par les diverses manières dont l’âne est mené ou monté, provoque à dessein les observations des passants. C’est une leçon qu’il veut donner à son fils, qui se faisait trop influencer par les propos d’autrui et n’arrivait pas à prendre une décision par lui-même.

Le meunier monte en premier sur l’âne, puis son fils le suit à pied ; comme “on” y trouve à redire, il fait ensuite monter son fils sur l’âne et va à pied. Puis, comme “on” se moque de ce jeune homme agile et vigoureux qui se fait porter par un âne, le fils descend de sa monture et ils cheminent tous deux derrière l’âne. “On” critique alors le soin qu’ils prennent de leur bête. Ils montent dessus tous deux. “On” leur crie qu’ils vont tuer le pauvre animal. Enfin, ils lient les pattes de l’âne et le portent entre eux comme un cabas.

NDLR: le “on” est le pronom indéfini employé par La Fontaine dans le texte pour illustrer l’alignement sur une orthodoxie.

Si un système de consensus doit être conçu pour une gouvernance, il aurait intérêt à s’attacher au problème des décisions obsolescentes du fait de l’inconséquence et de l’irrésolution personnelle d’un individu unique mis en responsabilité de choix.

Histoire de gouvernement Polonais

Sur le plan historique, l’expérience de la Diète polonaise, la chambre basse du Parlement polonais, illustre jusqu’à la caricature l’état de paralysie auquel aboutit une représentation politique basée sur la règle trop exigeante de l’unanimité. L’opinion collective n’est pas un consensus.

La Diète n’est réunie que sur l’invitation du souverain, point de départ sans base collective ; convoquée uniquement pour lui donner son avis sur les mesures à prendre, semblable au “on” dans la fable de la Fontaine. Les avis doivent être pris à l’unanimité, dans une forme d’orthodoxie.

Après des débuts prometteurs au XVIe siècle, la « Liberté dorée » passera à la postérité comme une caricature désastreuse de la représentation politique. la Liberté Dorée se complaisait et profitait uniquement à la noblesse, excluant les paysans et les habitants des villes et ne fournissait aucune garantie de protection des droits individuels à la majorité de la population. Cet échec à protéger la population des excès de la noblesse provenait du lent développement des villes et de l’aggravation du poids du servage sur la paysannerie polono-lituanienne à partir du XVIIe siècle.

Il s’agissait d’une exception, caractérisée par une puissante aristocratie et par un roi faible, durant une période où l’absolutisme se développait dans la majorité des autres pays de l’Europe ― une exception, néanmoins, qui comportait des similitudes frappantes avec des conceptions contemporaines comme des industriels puissants de des élus affaiblis ?

Dans une période où la plupart des pays d’Europe de l’Ouest se dirigeaient vers la centralisation et la monarchie absolue sur fond de querelles religieuses et dynastiques, la République des “Deux Nations” se tournait vers la décentralisation, la confédération et la fédération, la démocratie, la tolérance religieuse et même le pacifisme.

Un paradoxe qui naît dans les interstices entre les volonté de “tendre vers” et les réalités de la mise en expérimentation d’une gouvernance adaptée.

Dans sa forme extrême, la Liberté Dorée fut critiquée comme responsable des « guerres internes et des invasions, de la faiblesse nationale, de l’indécision et la pauvreté d’esprit », notamment par Peter Brock, John D. Stanley, Piotr Wróbel dans Nation and History: Polish Historians from the Enlightenment to the Second World War. La République des Deux Nations a accusé un déclin graduel jusqu’au bord de l’anarchie du fait des dysfonctionnements du système notamment par le liberum veto « j’interdis librement », injonction paradoxale soeur de « sois libre ».

Si un système de consensus doit être conçu pour une gourverance, il aurait intérêt à limiter voir annihiler les effets de concentration de pouvoir par élitisme social. Il devra être le garant d’un commun avec comme enjeu, parmi d’autres, la protection des populations et des individus. La question se posera alors si ce consensus protègera uniquement celles et ceux qui participent à ces Communs ou, plus largement, toutes populations et individus sans distinction aucune. Le consensus ne devrait également pas porter de prommesses qu’il ne pourrait tenir, au risque d’insuffler tant la frustration que l’extrémisme, qui deviendrait séduisant pour les individus.

NDLR: Passagers clandestins : difficulté ou opportunité ?, est une personne qui est membre d’un groupe ou d’une commuanuté mais qui n’y semble pas active

Paradoxe de Condorcet

Sur le plan théorique, le paradoxe de Condorcet, repris dans le Théorème d’impossibilité d’Arrow, montre la difficulté d’élaborer des choix collectifs cohérents dès lors que les options possibles sont trop nombreuses.

D’après ce paradoxe, il n’y pas de processus de choix social indiscutable qui permettrait d’exprimer une hiérarchie cohérente des préférences pour un collectif à partir de la simple agrégation des préférences individuelles exprimées par chacun des membres de cette même collectivité.

Pour Condorcet, il semble ne pas exister de système simple assurant cette cohérence. Arrow, dans son théorème de l’impossibilité, tente de démontrer, sous réserve d’acceptation de ses hypothèses, qu’il n’existe pas du tout de système, ni simple, ni complexe, assurant la cohérence, hormis celui où le processus de choix social coïncide avec celui d’un individu unique, parfois surnommé dictateur, indépendamment du reste de la population. Ou d’un petit groupe remplissant la fonction de dictateur comme pour la Liberté Dorée, mais là encore, c’est un système voué à l’échec.

Si un système de consensus doit être conçu pour une gouvernance, il aurait intérêt à ne pas renforcer les grippages de déroulement collectif comme ceux révélés dans ces paradoxes. Il aurait intérêt à expérimenter un fonctionnement sans vote, avec une perpétuelle remise en cause et amélioration de ce processus.

Il y a toujours un “Mais”. Ici ce “Mais” serait un système basé sur le consensus qui cherche par systémisme à prendre soi du système lui-même, délaissant ainsi les nécessités :

En cherchant l’unité, le consensus diabolise le conflit et cherche expressément à l’éliminer du fait de son chaos apparent. Le dissensus, lui, en mettant la parole en tension, assure le lien fécond du vivre ensemble.” Christophe Pacific

Cette citation extraite de la thése du Dr en Philosophie serait peut être à mettre en parallèle avec une dystopie. Surtout qu’il est aisé de mettre la parole en tension dans un processus de dialogue qui vise au consensus.

Consentement

Dans la recherche de collaboration effective, avec ou non entretien d’un commun, de nombreux obstacles apparaissent. Les quelques-uns ci-avant cités liés aux problématiques de gouvernance en sont peut être illustratifs mais ne sont pas les seuls significatifs.

Pour résoudre des défis d’atteinte d’objectifs, il existe un metier dont je fréquente certains et certaines praticiens et praticiennes qui me semble être de grande qualité.

La facilitation peut être vue comme un ensemble de fonctions dynamiques qui sont exécutées avant, pendant et après une rencontre pour aider un groupe à atteindre ses objectifs” Wikipédia

Il semble que dans l’univers de la « facilitation », l’usage du consensus ne fasse pas recette, pour une partie de cette communauté de pratique tout du moins. Florence Le Nulzec me l’a d’ailleurs fait remonter.

Pourtant il me semble, et je peux me tromper car étant de l’intérieur, que multibao.org, boite à outils en ligne basée sur une technologie libre et qui rend utilisable des ressources sur la facilitation et la collaboration, se gére par une forme de consensus, un consensus peut-être pas encore formalisé.

Jean-Philippe Poupard s’interroge, dans un blog lié à la facilitation, sur “La recherche du consensus est-elle un piège ?” puis écrira “A force de compromis pour faire rencontrer les bords opposés, les frustrations s’installent, nuisant à la qualité du travail et pénalisant l’avancée du groupe.”, ce qui me semble là être un amalgame grossier entre consensus et compromis. Ce mot est composé des préfixe con- (« ensemble ») et pro- (« pour ») et de mettre. Il est, pour le mot, dérivé du latin compromissum (sens identique), dérivé du verbe compromittere (« promettre en même temps »), se promettre ensemble en chose pas encore advenue.

Pour consensus, de consens (XVIe siècle), lui-même du latin consensus (« accord, adhésion»), de consentire (« ressentir ensemble, consentir »). Comme évoqué en début d’article, consentio (« consentement ») est le passé simple de consensus. Serait-ce alors un préalable de consentir avant d’aller sur un consensus, tel un acte de préparation à un présent choix tangible ?

En réthorique, le consentement est un terme “vieilli” pour la concession, qui est un moyen d’accepter les arguments de l’adversaire, parfois de façon ironique, parfois pour les contredire.

En droit français des obligations, le consentement est le fait de se prononcer en faveur d’un acte juridique, au sens large, et particulièrement de toute convention, de tout contrat.

J’ai parfois du mal avec l’approche et l’utilisation autour du consentement…

9 octobre 2017, France:

Dans le Val d’Oise, un homme de 28 ans devait être jugé fin septembre pour « atteinte sexuelle » sur une mineure de 11 ans. Le parquet n’a pas retenu le qualificatif de viol, estimant que la fillette n’avait pas exprimé son non-consentement, alors qu’une plainte pour viol avait bien été déposée. Article de l’Express

La peer-to-peer Foudation s’interroge également sur une opposition “Consent vs. Consensus”. Un copié-collé de texte qui enferme le consensus dans une approche néo-anarchiste et le consentement dans une approche sociocratique. Effectivement, lorsque je prends comme base de travail sur le consensus le hackerspace de Noisebridge dans le précédent article, je tombe dans le piège de la facilité d’assimilation à une mouvance. D’autre part, la sociocratie, dont la mode se fait aujourd’hui, reprend très souvent le terme de consentement, peut-être par simplisme également.

Je trouve étrange que, si les deux regards de référents dans leur domaines respectifs se portent sur une opposition franche, et qu’en plus de cette opposition il n’y ait aucun effort d’analyse sur le rôle du dissensus. Il y a là matière à de nouvelles réflexions.

Mots pour la suite

Il s’agit au travers ces lignes d’exposer des ressources, des pistes et des réflexions. Il n’est donc pas encore venu le temps de la conclusion, même partielle voir hâtive sur le consensus comme outil de gouvernance.

C’est ici une invitation à la réflexion, mais aussi et surtout à l’expérimentation colletcive, qu’il faut lire, par exemple en ouvrant une ISSUE titrée OCNI #2 et y rédigeant vos interrogations et commentaires.

Je pourrais ici laisser croire par inadvertance qu’il y aurait des traces de Consensus un peu partout dans les pratiques collaboratives ou non-collaboratives, dans l’histoire, dans la théorique ou dans les fables. Je partagerai bien plus qu’il n’y a que peu ou pas de réflexion, d’expérimentation et d’analyse sur le consensus. J’écrirais tout fort que ce terme est mal compris en paraphrasant “ce qui n’est pas nommé n’existe pas et ce qui est mal nommé est aliéné”. Il est temps de se remonter les manches et de travailler la matière de consensus et ses usages.

Notes supplémentaires et ressources

En plus des liens disséminés dans cet article, voici quelques notes et ressources explorées sur le sujet traité.

Merci à toutes les personnes qui soutiennent les efforts par leurs dons


Xavier Coadic

Xavier Coadic

Human Collider

rss framagit twitter github mail linkedin stackoverflow